5 juin 1975 – Mobilisation sur le site de Creusot-Loire Saint-Chamond

Depuis plusieurs semaines, l’agitation enfle dans les différents ateliers des usines Creusot-Loire de Saint-Chamond.

Le slogan sur la banderole fait allusion aux bénéfices engendrés par Creusot-Loire depuis deux ans. Le chiffre d’affaire est en augmentation (les syndicats estiment que c’est un des effets de la crise) et l’année 1974 a été très satisfaisante pour le groupe. Les bénéfices nets déclarés se montent en 1974 à 4,6 milliards contre 3,2 en 1973, ainsi qu’une augmentation de 20 % des dividendes (d’après un tract CGT-CFDT Creusot-Loire Saint-Chamond du 15 avril 1975).

Dans le même temps, à Saint-Chamond et dans la vallée du Gier, la situation est vécue difficilement par la population (tract distribué le 5 juin). La crainte du chômage se développe, notamment pour les jeunes. Un certain nombre d’usines connaissent des difficultés ou ont fermé (Rhône-Poulenc Textile, 620 salariés, et Gillet-Thaon, 150 salariés, à Saint-Chamond par exemple)
Enfin, les restructurations quasi permanentes dans les usines Creusot-Loire du bassin, et notamment à Saint-Chamond depuis la constitution du groupe alimentent un sentiment d’inquiétude que la crise de 1973-1974 accentue. Par exemple, destruction de la fonderie fin janvier 1975 (les halls de 240 m de long dataient de 1902 et 1919, agrandissements en 1937 et 1956, bref lorsque les usines étaient « locales » (CAFL…), ce qui est de moins en moins le cas depuis Creusot-Loire) ; transfert d’un atelier de la division Ermont de Saint-Chamond à Assailly (Lorette) fin 1974 ; fusion de l’usine d’Onzion avec Calibracier début 1975, etc.
Face à ces bénéfices et aux positions intransigeantes de la direction qui se retranche derrière la crise pour refuser de négocier, l’agitation s’intensifie à partir de la mi-mai 1975 (dans le cadre de négociations nationales à Paris). La direction locale fait traîner les négociations au 30 mai : débrayages multiples et occupations temporaires des locaux le 28 mai. Échec des négociations le 30, nouvelles négociations le 2 juin : échec de celles-ci suites aux positions intransigeantes de la direction nationale du groupe. De plus, le 3 juin, à l’usine d’Onzion deux ouvriers sont grièvement blessés au visage et aux mains. Le même jour, invasion des locaux de la direction de Saint-Chamond par une centaine d’ouvriers (700 ont débrayé à 10h) : dégradations et bousculades de cadres.

Le 4 juin un tract des sections CGT-CFDT de Creusot-Loire Saint-Chamond, est distribué :

« De plus en plus nombreux, de plus en plus forts »

« Mai 68 : à chaud le patronat prend l’engagement d’un retour aux 40h en 1976. Nous sommes en 1975 et nous faisons toujours 44h. Les patrons renient leur engagement ! On est loin des promesses électorales à la réalité. En mai 1974, GISCARD promettait la retraite à 60 ans, près d’un an après, aucune discussion n’est engagée et le patronat est toujours aussi intransigeant. Depuis des années, au niveau de la Société à Saint-Chamond, nous posons et reposons les mêmes questions, nous proposons des négociations sérieuses, la direction local joue au ping-pong avec la Direction Générale, manœuvre, multiplie les réunions stériles, se paie de notre tête. ÇA SUFFIT ! »

Le 5 juin au matin, jour de la photo, débrayage de 2h pour manifester en ville avec ceux de Mavilor, de Gillet-Thaon etc. Départ du portail A avec pancartes, banderoles, etc. en direction de la place de la Libération (marché) de Saint-Chamond, tractage.

Résumé et extraits du tract commun CGT-CFDT Creusot-Loire Saint-Chamond,distribué le 5 juin 1975 dans les rues de la ville (source : ADL 1059 W 39)

« À la population !
Pas un jour sans apprendre une fermeture d’usine, des licenciements collectifs, du chômage total ou partiel. « Des jeunes sont chômeurs avant d’avoir travaillé ». Plus de 1 M de chômeurs. Ça va mal pour les familles, etc. »

« Creusot-Loire vous connaissez ? Qui n’a pas un frère, un parent, un ami dans cette usine géante qui a vu le nombre de ses emplois diminuer. À la CAFL on y rentrait pour faire « sa carrière », les avantages sociaux étaient les plus avantageux du département, l’emploi y était assuré. Aujourd’hui l’emploi n’est pas assuré ; Creusot-Loire refuse d’abaisser l’âge de la retraite à 60 ans et la semaine de 40h sans perte de salaire (alors qu’en 1968 le patronat avait pris l’engagement d’y arriver en 1976) ; les salaires et avantages sociaux sont les plus réduits de la localité (vallée) ».

Les demandes de négociations n’aboutissent pas, les propositions de la CGT et CFDT ne sont pas entendues… et les profits augmentent… Bref « notre combat est le votre ».

La situation va demeurer tendue jusqu’au 4 juillet. Mises à pied, débrayages, invasion de la direction et impasses dans les négociations. Des plaintes déposées contre des ouvriers et délégués relanceront les débats sur ce printemps 1975 en fin d’année. Mais l’unité d’action et la combativité ouvrière des « heures chaudes de mai-juin » (selon le titre d’une article de La Tribune du 22 octobre 1975) ne sera pas retrouvée. Fin 1976, l’éclatement de l’usine C-L de Saint-Chamond en 4 unités distinctes, dont 3 seront des filiales de Creusot-Loire, achève le processus de déterritorialisation de l’usine, entériné avec la constitution du groupe.

Rassembler l’ensemble des salariés devient quasiment impossible.

 

Alban Graziotin

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