La transformation des militants chrétiens en militants syndicaux et politiques

Jean-Paul Bénetière, « La transformation des militants chrétiens en militants syndicaux et politiques », dans GREMMOS (éd.), Monde ouvrier et religions. Actes des 5es Rencontres d’histoire ouvrière de Saint-Étienne, 19 janvier 2018, Saint-Étienne, GREMMOS, 2022 [en ligne].

 

J’ai préparé cette intervention à partir des recherches faites dans le cadre de ma thèse sur l’UD CFTC-CFDT de la Loire et de documents que m’a fournis Antoine Vernet, merci à lui. Je me suis appuyé sur l’exemple de trois militants de la CFTC, Patois[1], Jean Pralong[2] et André Garnier[3] et sur un idéal de militant chrétien développé par Henri Drevet[4], afin d’étudier l’évolution des militants chrétiens. Cette évolution les conduisit à prendre des positions contraires de celles de l’église catholique, et… à laïciser leur syndicat.

Une anecdote : Jean Lorcin, prenant contact avec moi à propos du Maîtron, a évoqué les militants « chrétiens ». Michel Bouteille serait-il classé comme un militant chrétien dans le Maîtron au vu de son parcours ?

Qu’est-ce qui définit un militant chrétien ? Comment certains de ces militants chrétiens ont-ils évolué et sont-ils devenus des militants « syndicaux et politiques » ? Que sont-ils devenus depuis les années 1980, alors que des études montrent une baisse de la pratique religieuse en France et un détachement de l’Église-institution.

Ce sont les questions auxquelles je vais brièvement donner quelques réponses avant de demander à nos amis Michel Bouteille[5], Roger Millet[6] et André Momein[7] de présenter leurs parcours militants et religieux et leurs réflexions sur le sujet.

Les militants chrétiens Marcel Montcel et Louis Alvergnat, permanents jocistes en 1939, futurs militants familiaux, syndicaux, politiques, etc. (Le Mémorial, 19 juin 1939).

Les militants chrétiens Marcel Montcel et Louis Alvergnat, permanents jocistes en 1939, futurs militants familiaux, syndicaux, politiques, etc. (Le Mémorial, 19 juin 1939).

Avant de commencer, je vous propose de définir un militant syndical comme quelqu’un qui a des responsabilités au niveau de son syndicat, de sa branche ou bien des unions territoriales.

Du point de vue historique, l’Église catholique a créé le syndicalisme catholique puis chrétien des années 1880 aux années 1920 pour reconquérir des ouvriers déchristianisés. Les militants du Syndicat des employés du commerce et de l’industrie (SECI)[8] et de la CFTC ont donc d’abord été des chrétiens. C’est le cas d’un dénommé Patois, responsable des syndicats chrétiens de Saint-Claude qu’a rencontré Maurice Guérin, secrétaire de l’Union régionale des syndicats chrétiens de la région lyonnaise en 1920 et qui est pour lui le type rêvé du syndicaliste chrétien[9] :

« Patois, le responsable des syndicats de Saint-Claude […], “est le type rêvé du militant ouvrier chrétien” […] Quel est donc son “profil ” ? C’est un homme dont les principes directeurs sont ancrés au plus profond de l’être. Il est indéfectiblement attaché à l’Église […], de façon solide, détendue, non pas servile. Il s’exprime avec difficulté certes, mais avec détermination. Il ne parle qu’après avoir mûrement réfléchi. Il ne revient jamais sur ce qu’il a dit. Il est d’une indestructible fermeté […]. Patois, la rugueuse impression que fournissent ses discours, la mesure de ses propos, la sécurité qu’il incarne devant ses militants, la tranquille indépendance qu’il sait allier avec une respectueuse courtoisie devant les clercs, tout est réuni pour faire de “sa solidité Patois la poutre maîtresse” du syndicalisme chrétien en milieu comtois… »

Henri Drevet présente un idéal de militant chrétien dans une thèse soutenue à la Faculté de théologie protestante de Genève en 1962 :

« L’ouvrier chrétien annonce l’Évangile par sa façon d’assumer son travail, par son honnêteté, sa droiture […], son sérieux, son dévouement, sa promptitude à rendre service d’une manière désintéressée. Il participera aux luttes ouvrières à sa manière, avec fermeté et dévouement mais sans violences. L’ouvrier chrétien […] [doit] assumer des responsabilités syndicales […]. À l’occasion, il doit assumer un rôle de guide. Il peut devenir un merveilleux ouvrier du Christ en vivant sa foi dans sa vie d’usine [et de quartier]. Dès lors, il sera automatiquement conduit à rendre témoignage […].

Mais pour mener ce travail, il faut qu’un nombre toujours plus grand de laïcs [deviennent] “des saints dans la vie de tous les jours ” […], des hommes qui aiment Dieu de tout leur cœur, autrement dit, aiment leur prochains comme eux-mêmes. »

Dans les deux cas, même si le travail syndical est bien présent, on voit la prégnance du christianisme, dans le premier, l’attachement à l’Église ; dans le second, l’importance du témoignage.

Archives confédérales CFDT, 2 H 23, historique de la CFTC dans la Loire par Jean Pralong.

Par contre, l’aspect militantisme syndical est plus fort dans cette présentation de la CFTC de la Loire des années 1920 faite par Jean Pralong :

« Il faut dire que dès le début, deux tendances se firent jour :

Ceux qui voulaient créer des organisations syndicales contre la CGT.

Ceux qui, inspirés par l’esprit chrétien mais formés par le Sillon et […] la Jeune République[10], ne voulaient pas être “contre” et montrer que les chrétiens ne sont pas hostiles à l’action syndicale et sociale.

Dès le début, ces derniers luttèrent pour un recrutement moins confessionnel en demandant que soit substitué à l’article des statuts qui exigeait d’être catholique, simplement qu’il soit demandé de s’inspirer de la doctrine sociale de l’Eglise. »[11]

Michel Launay va plus loin dans sa thèse que ce qu’en dit Jean Pralong dans l’extrait que je viens de citer, en écrivant que l’UD CFTC de la Loire des années 1920 est la seule à regretter une appartenance chrétienne considérée comme un frein au recrutement. Cette union départementale autorise même ses adhérents à participer aux manifestations du 1er mai, au grand dam de la fédération de la métallurgie de la CFTC[12].

Un autre militant historique de la CFTC de la Loire, André Garnier, s’opposa à l’appartenance chrétienne de la CFTC. En partance pour Paris comme permanent de la JOC, il écrivit avoir appris dans une conversation que la majorité des membres du bureau de la fédération de la JOC de Saint-Étienne, s’ils attachaient une importance à l’Évangile, ne croyaient pas en Dieu[13].  J’ai pu parler de cette phrase d’André Garnier avec Roger Bufferne, secrétaire de la fédération de la Loire de la JOC de 1954 à 1957. Il ne peut rien dire de la période d’André Garnier, mais dans son époque de dirigeant à lui, tous les membres de la direction de la JOC dans la Loire croyaient en Dieu.

André Garnier, qui se disait anticlérical, distingue nettement dans ses mémoires deux positions à la JOC :

– des militants qui agissent en tant que chrétiens, ce qui signifie rejoindre politiquement le MRP et accepter l’autorité des évêques ; la fonction du mouvement est alors pour eux principalement une fonction d’évangélisation ; André Garnier cite des anciens permanents de la JOC ou de l’ACJF (Association Catholique de la Jeunesse Française) de son époque qui devinrent membres du MRP, voire du gouvernement de Raymond Barre, donc des hommes politiques de droite ;

– des militants qui agissent sous leur propre responsabilité, en chrétiens, avec d’autres qui ne partagent pas leur foi ; la fonction du mouvement devient la libération de la classe ouvrière.

André Garnier démissionna de son poste de permanent de la JOC en 1953 pour devenir un « militant de la minorité de la CFTC »[14], puis de la direction du Parti socialiste unifié en 1960. Il offre donc l’exemple d’un militant chrétien devenu militant syndical et politique de gauche.

Profession de foi d’André Garnier, candidat PSU, aux élections législatives de 1973 (fonds CEVIPOF)

Ce fut cette minorité de la CFTC, devenue majoritaire en 1961, qui allait trancher la question de l’appartenance chrétienne en déconfessionnalisant la CFTC entre 1961 et 1964.

Guy Groux et René Mouriaux ont retenu un certain nombre de facteurs qui ont concouru à la création de cette minorité :

– la création de la JOC ; les jocistes souhaitent que le syndicat réponse aux aspirations des ouvriers ;

– l’« ouvriérisation » de la CFTC dans les grèves de juin 1936 ;

– l’adhésion du SGEN, un syndicat non chrétien à la CFTC en 1937, avec un président, Paul Vignaux qui veut agir en chrétien, et non en tant que chrétien ;

– la guerre ; l’opposition à la Charte du travail ; le rapprochement avec la CGT ; la participation au Conseil National de la Résistance ; la mise en cause de trois acteurs essentiels : l’État ; le patronat, plus intéressé à ses profits qu’à la Libération ; les évêques dont beaucoup furent très indulgents pour l’État français[15].

En 1964, la transformation de la CFTC en CFDT fut votée à une large majorité de plus de 70% des mandats. Ce choix s’était accompagné ou allait s’accompagner d’un certain nombre de ruptures avec les positions traditionnelles du monde chrétien et de la doctrine de l’Église catholique. On peut citer :

– le rejet du MRP par les militants, rapide dans la Loire, au profit du PSU, puis du Parti socialiste ;

– l’acceptation que le syndicat puisse prendre des positions politiques (à propos de la guerre d’Algérie), en 1957 dans la Loire ;

– l’abandon de la revendication d’un salaire pour les mères de famille ;

– le choix de l’autogestion, grâce auquel ils se retrouvaient dans le courant de l’émancipation ouvrière chère aux révolutionnaires parisiens de 1848 ;

– la prise de position pour un système démocratique unifié d’enseignement en mars 1971 ;

– la reconnaissance du droit à l’avortement, en 1973[16] ;

– le choix, en 1974, de mettre en place au niveau de l’union régionale, une formation à l’analyse marxiste.

Ce qui veut dire que leur militantisme, les expériences qu’ils ont vécues, les échanges avec les travailleurs ont transformé ces militants, ce qui est particulièrement net dans le cas de l’acceptation du droit à l’avortement.

Pour terminer, une question reste ouverte : qu’est devenu le christianisme de ces militants ? quel est leur rapport à l’Église, quel est leur rapport à la foi ?

Des analyses ont montré un déclin très important du catholicisme dans la population française, chez les ouvriers en particulier[17]. Les ouvriers de la fin du XXe siècle ne sont pas revenus au catholicisme. On se pose la question de la survie d’un christianisme de gauche. Les militants chrétiens de gauche ont-ils disparu parce qu’ils ne sont plus chrétiens ou bien parce qu’ils se sont fondus dans les militants de gauche, ou bien parce qu’ils n’ont pas été remplacés ? Certains auteurs se demandent même où sont passés les catholiques[18].

Je vous propose de passer maintenant à la table-ronde avec nos amis Roger Millet, André Momein et Michel Bouteille. Je leur avais demandé de présenter leurs parcours syndicaux et religieux.

 

Jean-Paul Bénetière

Notes :

[1] Militant de la CFTC (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens, créée en 1919) du Jura dans les années 1920.

[2] Militant de la CFTC, puis la CFDT de la Loire et de la Jeune République des années 1920 aux années 1970. Claude CHERRIER, « PRALONG Jean-Joseph », Dictionnaire Maitron (en ligne).

[3] Militant de la JOC, puis de la CFTC et de la CFDT de la Loire, du PSU et du Parti socialiste des années 1950 aux années 1980. Jean-Paul MARTIN, « GARNIER André, Pierre, Ariste », Dictionnaire Maitron (en ligne).

[4] Henri DREVET, Les problèmes de l’évangélisation dans le monde ouvrier, tels qu’ils se présentent notamment dans le bassin stéphanois, thèse présentée à la Faculté autonome de théologie protestante de l’Université de Genève, 1962.

[5] Ancien militant de la JOC, de l’ACO, de la CFTC et de la CGT.

[6] Ancien prêtre démis de ses fonctions. Ancien militant de la CFDT. Syndicaliste retraité CFDT.

[7] Ancien militant de la JOC, de l’ACO et de la CFDT. Militant de la FSU. Une notice Maitron sera bientôt consultable.

[8] Le Syndicat des employés du commerce et de l’industrie est un syndicat chrétien créé en 1887. Il est à l’origine de la constitution de la CFTC en 1919.

[9] Michel LAUNAY, Le syndicalisme chrétien en France de 1885 à 1940 : origines et développement, thèse de doctorat d’État en histoire, Université Paris I, 1981, tome 2, p. 1454-1455. Sur Maurice Guérin : André CAUDRON, Michel LAUNAY, « GUÉRIN Maurice, Louis, Émile », Dictionnaire Maitron (en ligne).

[10] Mouvements chrétiens de gauche, le premier de 1894 à 1910 où il fut condamné par l’Église catholique, le second – véritable parti politique – de 1912 à 1980, tous les deux ayant été fondés et dirigés par Marc Sangnier.

[11]  Biographie de Jean Pralong par Claude Cherrier. archives de l’Association des amis de Jean Pralong.

[12] Michel LAUNAY, op. cit., p. 1481. Circulaire n°16, 15 mai 1922, Fédération de la métallurgie, Archives confédérales de la CFDT [Paris], 1B 144.

[13] André GARNIER, Permanent à la JOC et à la CFTC-CFDT, textes ronéotypés, sd. (archives CRESAL, versées aux archives départementales de la Loire sous la cotation 13 ETP).

[14] C’est ce qu’il écrit avoir dit à René Mathevet : Ibidem.

[15] Guy GROUX et René MOURIAUX, La CFDT, Paris, Economica, 1989.

[16] À propos de cette prise de position, il faut signaler que trois militants historiques de la CFTC, Gérard Espéret, René Bonety et René Mathevet, ancien secrétaire général de l’UD de la Loire, s’y opposèrent dans une lettre d’avril 1974 aux membres de la Commission exécutive, du Bureau national et du Conseil national de la CFDT. D’autre part le bureau de l’UD estima que les syndicats CFDT de la Loire ne s’étaient pas beaucoup mobilisés sur cette question. Ceci met en évidence que les militants et les adhérents de la CFDT pouvaient prendre des positions différentes.

[17] Jean-Louis SCHLEGEL, « Vers la fin d’une parenthèse : les leçons d’une histoire », in Denis PELLETIER, Jean-Louis SCHLEGEL (dir.) À la gauche du Christ, Les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, Paris, Seuil, 2012.

[18] Colette MULLER, Jean-René BERTRAND, Où sont passés les catholiques ?, Paris, Desclée de Brouwer, 2002.

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